De l'Art de Faire (ce que l'on aime)

Une drôle de situation se présente à moi depuis quelques semaines.

En fait depuis le 21 août, date à laquelle j'ai été embauchée dans une sandwicherie bruxelloise, à deux pas de la place du Jeu de Balle, dans le quartier populaire des Marolles.

Un "job alimentaire".

Mon grand-père, mon héros, Jacques P. 96 ans, Général d'Infanterie, surnommé Dad, que j'ai au téléphone chaque matin, me demande systématiquement : "Alors, comment ça va avec tes sandwiches ?", un sourire aux lèvres que je devine à travers le combiné.

Je n'ose pas lui dire que je ne me suis jamais sentie aussi vivante et utile dans un emploi que dans celui que je n'étais sensée exercer que pour subvenir à mes besoins primaires : manger, dormir, boire.

Il apparaît en fait qu'il subvient à d'autres besoins, souvent considérés comme secondaires, voire tertiaires ou pire, futiles, et que j'ai tendance à considérer, moi, comme indispensables pour donner un sens à ces besoins "primaires".

Je m'explique.

Je fais des sandwiches dans une sanwicherie du sud ouverte par des Marseillais exilés à Bruxelles et qui ont l'amour de l'hospitalité et de la bonne chair.

Je les fais à la demande, devant les clients, avec des produits faits maison et le plus souvent "bio".

J'ouvre la boutique le matin, la ferme le soir, l'entretiens, la cajole et la nettoie.

Je fais la connaissance des commerçants du quartier, essaie de retenir les habitudes ("sans jambon pour moi", "des aubergines en plus") de chacun, papote de l'autre côté du comptoir et observe leur réaction quand ils goûtent nos sandwiches pour la première fois.

Je travaille quatre jours par semaine et ai des journées assez condensées pour pouvoir consacrer du temps à RoseHill et à sa petite soeur, Maison Antoinette.

Je me suis fait des amis, des gens dont les valeurs sont les mêmes que les miennes.

J'ai accédé à une confiance et à un niveau de responsabilité en l'espace de deux semaines qui m'auraient demandé des années de patience dans un autre type d'entreprise ou de domaine (hum hum la fashion industry parisienne).

Bref, je nourris et me nourris - le coeur, l'esprit et les fessiers (la réserve se trouvant au niveau inférieur).

Il y a quelques jours, j'ai retrouvé une amie pour un verre. 

Cela faisait des années, huit exactement, que nous ne nous étions pas vues ni donné de nouvelles.

Nous nous sommes mutuellement mises au courant des évènements marquants de nos vies, de nos évolutions, et de nos choix.

Elle m'a, par la suite, envoyé un mot dans lequel elle me disait que mes choix étaient courageux et qu'elle était heureuse de me voir heureuse.

Ce mot m'a touchée, mais il m'a aussi fait réaliser que de courage il ne s'agit pas.

Mais d'une envie. 

Celle d'être bien. 

Et c'est le cas ici et maintenant.

Il s'agira en revanche peut-être de courage lorsque j'annoncerai à Dad que je n'ai pas l'intention de chercher un "vrai job".

PS : ce billet n'a pas été sponsorisé par mes employeurs.

PS 2 : l'image d'illustration a été prise dans le no man's land entre la Thaïlande et la Birmanie un matin d'avril 2014. Je n'avais, malgré ce que pourrait suggérer mon sourire béat, rien acheté au marché noir. J'expérimentais seulement ce qu'était être bien ici et maintenant. 

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