L'île de Robinson avec Raphaëlle

J’ai rencontré Raphaëlle en arrivant à Phnom Penh, par le biais d’un ami d’ami. 

Elle avait décidé de voyager seule pendant deux mois à travers le Cambodge. Histoire de laisser derrière elle des souvenirs un peu trop lourds et de s’en fabriquer d’autres, plus légers. 

Un deuxième point commun qui nous a rapprochées.  

Raphaëlle est une Parisienne comme je les aime. Elle l’est jusqu’au bout des ongles mais a laissé de côté la suffisance que beaucoup d’entre eux finissent par adopter comme un trait de caractère à part entière. Je vois d’ailleurs mal comment elle pourrait être suffisante dans la mesure où elle s’émerveille d’un rien et de tout. Raphaëlle a gardé son âme d’enfant, et ça tombe bien, parce que moi aussi.   

Nous avons décidé d’aller ensemble sur cette île paradisiaque mais « rustique », imaginant bien la population touristique de cette île : des couples. Ne vous méprenez pas, je ne suis pas aigrie, je sais que l’amour va me tomber dessus au bout du compte et je me sens très bien dans mon statut de célibattante. Mais s’il y a une chose que j’ai évitée durant ce voyage, c’est bien de me retrouver seule sur une île que les volcans et le temps ont spécialement conçue pour que les couples viennent y passer leur lune de miel. Indépendante oui, pas masochiste.   

Nous voilà donc entassées avec nos sacs à dos et, je vous le donne en mille, des couples, à l’arrière d’un camion qu’on nous a décrit comme un shuttle bus pour aller jusqu’au bateau. 

Avant même d’avoir mis un pied sur ce dernier, nous avons mal au cœur. Deux heures trente de mer en perspective, nous nous réjouissons.   

Le trajet se passe sans encombre. Nous arrivons à bon port et je ne trouve rien de mieux que mettre le pied dans LE trou du ponton. C’est quand même beaucoup plus amusant d’aller sur une île où les seules activités consistent à bronzer et se baigner avec une balafre de 20cm de long sur la jambe, n’est-il pas ? 

Passons, je survivrai.   

Raphaëlle découvre le bungalow dans lequel nous avons prévu de passer trois nuits.  

« Ah oui, c’est vraiment Robinson là. »  Elle a vu la chambre. 

« Bon bah il y a pas de chasse d’eau. Ni de douche. » Elle a fait connaissance avec la salle de bains.   

Je ne peux pas m’empêcher de me remémorer mes premières vingt-quatre heures en Inde. J’avais passé les vingt-quatre précédentes à voyager et me demander où j’allais atterrir. Comment allaient être les gens, la chaleur, le trafic ? Allais-je avoir l’impression de risquer ma vie à chaque fois que je mettrais un pied dehors ? Je ne m’étais pas figurée un seul instant que mon plus gros challenge allait être de me doucher.  

Ma salle de bains à Chennai avait pourtant un lavabo, une chasse d’eau. Mais elle n’avait pas de pommeau de douche. Juste un robinet à 30cm du sol et un seau. Pas de première jeunesse le seau d’ailleurs. Ce n’est qu’après quelques tentatives infructueuses en me rinçant au verre, que j’ai compris l’utilité du seau à poignée accroché au plus grand seau. Une sorte de filiation de seaux conçus pour vous aider à vous sentir plus propre. Il fallait donc remplir la maman et utiliser le bébé pour puiser de l’eau et se rincer. Le concept de chasse d’eau manuelle, lui, est apparu un peu plus loin dans le voyage, quelque part entre Chennai et Pondichéry, sur une « aire » « d’autoroute » (deux séries de guillemets car ces deux concepts sont très éloignés de ceux que j’avais jusqu’à présent connus).    

Raphaëlle, en tous cas, réalisait son baptême tout-en-un.  

Je lui explique donc qu’en l’absence de chasse d’eau, de robinet et de pommeau de douche, nous allons utiliser le bidon d’eau et le petit seau à poignée pour remplacer tout ça. 

« Ah oui ! Donc vraiment VRAIMENT Robinson ! » Je vois une expression catastrophée sur son visage mais elle n’en dit pas plus, elle est courageuse. Je dois avouer moi-même que je suis face à la plus rustique des chambres rustiques vues jusque-là. Mais cette chambre a le mérite d’être face à une mer turquoise, dans un bungalow fait de bois et de feuilles de cocotiers, et surtout, il a le mérite incommensurable d’être propre et de n’être porteur d’aucune odeur non identifiée.   

Il est maintenant l’heure d’explorer l’île. Enfin quand je dis « explorer », il ne s’agit pas de s’aventurer dans la jungle qui recouvre 90% de l’île. Nous allons nous contenter de longer la plage histoire de trouver l’endroit idéal pour scruter la mer.    

Raphaëlle a décidé de ne pas porter ses lentilles aujourd’hui, elle sursaute donc à chaque mouvement de feuille sur le chemin, pensant qu’il s’agit d’un singe, d’un scarabée ou d’un serpent. Le problème est le même à notre retour de la plage, de nuit, car si elle n’a toujours pas de vision de loin, Raphaëlle a sa frontale. 

« Quand même la blague, moi avec une frontale ! »

Je ne peux pas compter le nombre de fous rires que nous avons eus en l’espace de seulement quelques jours. Tout sur cette île, pourtant très faiblement habitée, y compris par les touristes, est prétexte à rire. La recherche d’une solution pour se laver le visage dans un lavabo sans robinet ; le touriste qui court le long de la plage en n’ayant visiblement pas remarqué que son maillot de bain courait, lui, vers ses chevilles ; l’habitude que Raphaëlle a du mal à abandonner (elle me tuerait si elle savait que je vous parle de ça) : sucer son pouce en public.   

Oui, nous avons bien ri. Nous avons aussi bien déconnecté du monde extérieur : en l’absence d’électricité sur l’île mis à part entre 17h et 23h, il est difficile d’imaginer qu’on puisse avoir la fibre optique.  

Nous avons donc établi une petite routine au fil des jours. 

Après avoir émergé lentement en regardant la mer, nous allons prendre notre petit-déjeuner à l’anglaise (le propriétaire des lieux, Charles, est un royal sujet de Sa Majesté Liz II) avant d’aller passer une première partie de journée à la plage. La plage est vide à l’exception de pins qui vous procurent juste assez d’ombre pour bronzer tout en ne mourant pas de chaud et de crabes aussi blancs que le sable. Heureusement, ces derniers ont assez de réflexes et de pattes pour s’échapper dans leurs trous à l’approche de la menace que représentent nos 130 kilos cumulés (non, je ne vous donnerai pas la répartition de ce poids entre nous deux).    

Puis, après que Raphaëlle ait fini ses châteaux de sable et m’ait dit « j’ai faim », nous allons déjeuner au bout de la plage, dans un village de plongeurs qui propose un buffet khmer à tomber. Currys de légumes, poissons frais, lait de coco, le menu change tous les jours, ce qui est finalement la seule variable de notre routine.  C’est d’ailleurs là que nous avons rencontré Cenk, un Français-Chypriotte-Anglais, « prof de prof de plongée » avec qui nous jouons aux cartes aux heures les plus chaudes de la journée avant de retourner sur la plage jusqu’à l’heure du coucher de soleil. Car à 18h, soyez sûrs qu’avec Raphaëlle, nous serons dans nos fauteuils boule en rotin préférés, au bar heureusement nommé « Sunset bar », prêtes à admirer un coucher de soleil supplémentaire, pastis pour elle, bière locale pour moi, sans jamais s’en lasser.   

Et devinez quoi, la montée d’angoisse qui nous a envahies lorsque le manager cambodgien nous a annoncé « no have wifi » à notre arrivée aux bungalows était ridicule par rapport à celle que nous avons eue lorsque nous avons eu à nouveau accès à nos mails, notifications Facebook, messages Whatsapp et autres applications qui vous rappellent que vous n’êtes jamais vraiment déconnectés, sauf si vous choisissez d’aller sur l’île de Robinson au Cambodge. 

Et Koh Rong Samloem nous manque déjà.    

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